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 l'esprit des livres

         
warda

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: 23
: 26
: 29/06/2008

: l'esprit des livres    14, 2008 9:07 am

queen L'ESPRIT DES LIVRES queen

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Une amie acheta rcemment une maison dans les combles de laquelle elle trouva des
caisses de livres dont elle n'avait que faire. Elle fit appel moi, la papivore. J'tais parat-il
son seul recours.

Je fouillai l-dedans comme dans la caverne d'Ali Baba. Trs vite cependant, et ma grande
surprise, la plupart des ouvrages qui me plaisaient taient " dj rservs ". C'est ce que me
dit mon amie. Aprs quoi elle ajoutait invariablement " Sers-toi, sers-toi ! Il y a d'autres livres.
Surtout n'hsite pas, prends ce qui te fait plaisir. " Je compris qu'en somme, elle me refilait
des fonds de tiroirs que des prdcesseurs avaient ddaigns.

Elle me rappelait un peu ces htes qui vous supplient quelquefois de terminer un plat en
soulignant de faon exquise que s'il ne finissait pas dans votre estomac il irait immanqua-
blement la poubelle. A se demander si, pour ne rien gcher, ils ne vous ont pas servi des
mets prpars uniquement base d'aliments arrivs l'extrme limite de la date de
consommation.
- " H ! Dis-donc, Mmaine, le conglateur a lch on va pas laisser perdre, quand mme.
....Si on invitait les Trucmuche, qu'ils nous filent un coup de main pour bouffer tout a ? "

Pourquoi pas, aprs tout ? Mais bon, il y a une manire de dire les choses, de les prsenter,
sans faire passer l'autre pour un minus, quelqu'un qui on fait la charit, ou un type avec
lequel on ne se gne surtout pas.

Je trouve, moi, qu'on devrait toujours se gner un peu pour les autres. Et aussi pour soi.
Ne pas se laisser aller, sous prtexte de naturel, d'humanit mal dgrossie, brute de
dcoffrage.
Que signifie se mettre l'aise, si cette mise l'aise tourne au dbraill ? N'tait-ce pas
Robinson Cruso qui, se surprenant manger voracement avec les doigts, ne plus se
laver, mal se conduire, se dprcier d'aprs son propre code moral, se morigna et
s'obligea reprendre des manires de dandy, bien qu'il fut seul sur son le ?

Pour tout vous dire, j'aurais apprci que ma copine se dbraillt moins et mt de ct les
livres qu'elle avait dj donns, histoire de me prsenter uniquement ceux dont je pouvais
disposer. Je crois mme que a porte un nom, ce truc, un nom comme politesse, civilit,
savoir-vivre. Bref

Je vis cela. Que tout ce que je pourrai emmener, c'est tout ce qu'elle n'aurait pas porter
au dpotoir. Et je lui procurais, en sus, l'immense volupt de se penser gnreuse.

Pourquoi le nier ? J'en fus terriblement vexe.
Je me sentis rougir comme une pauvresse laquelle on refuse l'aumne. Je voulus partir en
les laissant, elle, ses largesses exigus, ses bouquins superflus, se dbrouiller entre eux.

Mais je n'ai pas pu. Le vice l'a remport sur l'orgueil. Comme l'ivrogne revient la bouteille et
le chien son vomi, je reviens toujours vers les livres. Les livres agissent sur moi comme
l'aimant avec la limaille. J'abdique toute fiert devant des livres.

J'aime tout d'eux, y compris leur odeur, leur aspect. J'aime les toucher, les soupeser ferms.
J'aime regarder longuement leurs couvertures avant de les ouvrir au hasard des pages,
comme un cadeau qu'on ne se dcide pas tout de suite dcouvrir pour faire durer le plaisir
de l'attente.

J'aime le mystre de ce qu'ils vont me raconter. J'aime dbroussailler une forme de pense
inhabituelle, voir surgir des mes, des vies jusqu'alors inconnues. Ainsi, immobile, je foule
hardiment des contres vierges. Je n'ai pas peur. Et pourtant je devrais. J'ai lu des livres qui
ont chang ma vie. On n'est l'abri de rien, finalement. Je suis une aventurire de salon, une
bourlingueuse en fauteuil. L'Indiana Jones des livres, c'est moi.

Ds la premire page, le livre me happe et ne me lche plus.
Vous pouvez tirer le canon ct de moi, je ne l'entendrai pas. Je ne suis plus l, je suis
dans le livre. Ailleurs, avec d'autres gens. Des gens que vous ne connaissez pas, sauf si
vous avez dj lu le livre. Mais mme dans ce cas, je ne suis pas sre que nous parlions
des mmes personnes. Affaire d'imagination, de sensibilit, de vcu personnel.

En parlant de vcu personnel...
Anecdote : Un jour, en revenant charge comme un baudet de la bibliothque municipale,
je m'arrtai chez le charcutier pour faire quelques emplettes. L'homme de lard reluqua mon
panier plein de livres.
-" Ah oui, je vois : vous lisez. "
-" Oui, j'aime a. "
-" Et, sans indiscrtion, y a des images l-dedans ? "
-" Euh non. "
-" Rhlala, non, l j'peux pas. Moi, si y a pas d'images, la lecture a m'endort. "
Ainsi vont les choses, lui fait de la trs bonne charcuterie, moi pas.

Je lis.

Et je lus les livres que m'avait si parcimonieusement donn mon amie.
J'ouvris le premier un soir, dans mon lit. Le papier tait imprgn d'une odeur trangre. Ce
n'tait pas l'odeur familire de l'imprimerie ou de la librairie, mais l'odeur de la maison d'o il
venait. Une odeur d'intimit du foyer. Une odeur palpable de produits d'entretien, de cuisine,
de parfum de lavande sche, de pot-pourri. J'aurais dit une odeur de femme soigneuse.

Allez savoir pourquoi je me sentais si trouble de tenir ce livre, lequel, tout en tant en
excellent tat avait t visiblement manipul. Ce n'tait pourtant pas la premire fois que je
lisais un vieux livre. Mais je retrouvais comme une affinit de sentiment pour les livres entre
l'ancien propritaire et moi. Aucune page, dans aucun livre, n'tait corne. Le signet de tissu
impeccablement liss n'avait jamais servi. Je retrouvai dans chaque livre une carte postale en
guise de marque-page. " Bons baisers de la Cte d'Armor ", " Grosses bises de Menton ",
etc. Toutes ces cartes taient adresses par la mme personne, la mme personne, d'un
homme une femme.
Et je me sentis coupable de lire ces choses qui ne m'taient pas destines.
Et j'avais comme une envie de pleurer, comme si je volais un peu de vie quelqu'un d'autre.
Un quelqu'un d'autre que je sentais si prsent ct de moi, comme si il avait veill au
chevet de mon lit, comme s'il lisait au-dessus de mon paule.

Les livres que j'avais rcuprs taient tous de Bernard Clavel. Comme un fait exprs, c'tait
la srie de " La maison des autres. " En mme temps que je redcouvrais Clavel et sa
prodigieuse criture, j'apprivoisais petit petit le fantme attach ces livres. Ce ne fut
qu'au deuxime tome que je me sentis compltement l'aise avec lui.
Et nous allmes, mon fantme et moi, jusqu'au bout de la srie.

A ce moment, j'eus l'occasion de rencontrer de nouveau l'amie gnreuse.
Je lui demandai si elle connaissait l'histoire de la maison qu'elle venait d'acheter. La maison
d'o venaient les livres.
Mais oui ! me rpondit-elle. Elle appartenait une vieille veuve. Son fils, avant de partir
s'tablir en Allemagne, avait amnag la maison pour elle. Un jour elle est tombe dans
sa cour : fmur cass, hpital, rien de grave, normalement. Sauf qu'elle ne s'en est pas
remise. Elle est morte une semaine aprs.
Je demandais encore si elle connaissait le prnom de ce fils parti en Allemagne.
Bien sr, dit-elle, puisque c'est avec lui que j'ai trait l'achat de la maison. Il s'appelle Henri.

Il se trouve que les cartes postales qui servaient de marque-page dans les livres de la vieille
dame taient toutes signes Henri. J'en conclus qu'ainsi cette mre avait trouv un moyen de
le garder sous les yeux, son fils si loin d'elle.
Les avait-elle particulirement aim, ces livres, pour y glisser ses prcieuses cartes postales ?
Etait-elle inquite de ce que je pourrais en faire ? Avait-elle peur que je les jette ses souvenirs,
pour que j'aie autant ressenti sa prsence pendant que je lisais les tomes de " La maison des
autres " ?

Pour que vous n'alliez pas croire que je laisse mon imagination vagabonder son aise, mais,
au contraire, que vous soyez bien persuads qu'il arrive toujours des aventures tranges aux
amis des livres, je vous communique ce que m'crivait une autre amoureuse des livres :

" Un jour, j'ai voulu faire lire ma fille un roman que nous avions beaucoup aim ma mre et
moi, mais il n'tait plus en ma possession. Peu de temps aprs, chez un bouquiniste je l'ai
trouv, sans mme avoir le chercher. C'est alors que j'ai eu la surprise, en le feuilletant, de
dcouvrir une signature au crayon papier C'tait le prnom de ma mre.
Ce qui est touchant, c'est que l'criture tait comparable celle de ma mre. Ce n'est pas
tonnant car le livre devait appartenir une Yvonne qui avait le mme ge que ma mre.
L'empreinte d'une poque ! "

Faut-il parler d'empreinte, d'imprgnation, ou des deux ? Une seule chose est sre :
c'est que les livres ont de l'esprit.
    
zahya

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: 72
: 07/06/2008


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: : l'esprit des livres    14, 2008 3:24 pm

merci votre vidaliter
    
 
l'esprit des livres
          
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